L’IA dans les revues de conception en électronique : notre retour d’expérience

Rédigé par Caroline

Publié le 09 octobre 2026

Modifié le 09 octobre 2026

Il y a six mois, Daniel Durocher, concepteur électronique tech lead chez CLEIO, n’aurait jamais confié une revue de conception à l’intelligence artificielle. «La moitié du temps, les réponses étaient fausses», se souvient-il. Aujourd’hui, il ne s’en passe plus.

L’IA fait désormais partie intégrante de ses revues de conception. Cette étape clé consiste à faire vérifier les schémas et le layout d’une carte électronique avant sa fabrication. Elle permet de repérer les erreurs tant qu’elles sont encore peu coûteuses à corriger.

En juin, nous expliquions comment nous intégrons l’IA à notre système de gestion de la qualité ISO 13485. Cette fois, place au concret.

Nous avons demandé à Daniel comment il utilise l’IA dans les revues de conception, ce qu’elle détecte et où elle se trompe.

Nous avons aussi voulu savoir où se trouve sa vraie valeur. Car contrairement à l’idée reçue, il ne s’agit pas toujours d’économiser du temps.

Comment se déroule une revue de conception en électronique ?

« Quand le concepteur a terminé ses schémas dans Altium Designer, notre logiciel de conception électronique, il demande une revue à quelqu’un dans l’équipe. C’est presque toujours une personne indépendante du projet qui révise. Elle se base sur notre checklist interne et consigne ses points de revue. Le concepteur applique les modifications, puis le réviseur repasse une deuxième fois avant l’envoi en fabrication.

C’est un processus absolument nécessaire, mais il a ses limites. On prévoit par exemple 12 heures de revue pour un PCB, et le réviseur indépendant doit d’abord prendre le temps de comprendre l’historique du projet et l’intention du concepteur. Même avec des procédures claires et une checklist, une revue laisse passer des erreurs : le risque zéro n’existe pas. On pourrait y consacrer plus d’heures, mais passé un certain point, chaque effort supplémentaire coûte plus cher que de corriger la carte une fois fabriquée.

Malgré ces limites, nos revues de conception restent efficaces : ces dernières années, nous n’avons jamais eu de problème qui aurait empêché une carte de fonctionner. Par contre, les retouches mineures sont fréquentes, et elles prennent du temps à corriger à la main. C’est pourquoi, on prévoit toujours au moins une révision de carte par projet. C’est une bonne pratique. »

« Même avec des procédures claires et une checklist, une revue laisse passer des erreurs. »

Qu’est-ce qui a changé ces derniers mois depuis le début de l’utilisation de l’IA ?

« Énormément de choses ont changé ces six derniers mois. Il y a six mois, si on m’avait demandé d’utiliser l’IA pour une revue de conception, j’aurais répondu jamais de la vie: la moitié du temps, les réponses étaient fausses. J’utilisais Gemini de Google qui, à l’époque, convenait bien pour de petites questions simples, mais pas pour ce genre de tâches. Et puis je suis passé à Claude, l’assistant IA d’Anthropic, il y a trois ou quatre mois.

Au départ, l’outil n’était pas adapté aux revues de schémas et de layout. Alors, j’ai bâti un skill qui rassemble des consignes pour que Claude puisse faire des revues de conception comme j’ai l’habitude de les faire. Ma checklist a été le point de départ. Pour arriver à un résultat satisfaisant, je m’en suis servi pour des revues sur trois projets et j’ai intégré mes commentaires dans le skill. Aujourd’hui, environ 90% des points que l’IA soulève sont valables. Les 10% restants sont incorrects, mais pointent parfois vers un vrai enjeu.

Mon conseil à une équipe qui veut commencer à utiliser l’IA pour les revues de conception: prenez le temps de bien définir les règles du jeu. Si vous ne guidez pas l’IA dans la direction voulue, vous allez être déçus des résultats. »

« Si vous ne guidez pas l’IA dans la direction voulue, vous allez être déçus des résultats. »

Où l’IA s’insère-t-elle dans le processus de revue?

« Quand je révise la carte d’un autre concepteur, le processus reste le même, avec une différence: il y a maintenant deux chemins parallèles. Je fais ma revue personnelle et l’IA fait la sienne en même temps. Je combine ses conclusions avec les miennes, le concepteur applique les modifications, puis l’IA et moi refaisons chacun une deuxième revue avant la fabrication. C’est comme ajouter un deuxième réviseur indépendant.

Pendant la conception, je l’utilise le plus tôt possible. Dès le choix des composants, je lui demande si elle voit des options que je n’avais pas considérées. Une fois un circuit terminé, je le repasse dans l’IA pour repérer les mauvaises connexions ou les cas de figure qui pourraient causer des erreurs. Puis, quand tous les circuits sont connectés ensemble, je lui fais faire une revue globale.
Dès le jour 1 d’un projet, je crée un projet dans Claude et j’y téléverse régulièrement mes documents. Plus l’IA a de contexte, meilleures sont ses réponses. C’est comme un collègue qui suit le projet du début à la fin. Mais c’est moi qui prends les décisions, pas l’IA. Comme je le ferais avec un réviseur indépendant, je discute de chaque point, puis je tranche: celui-là est valable, on l’applique ; celui-là, je le rejette. »

« C’est moi qui prends les décisions, pas l’IA. »

Que détecte-t-elle que l’humain ne voit pas ?

« Parfois, ce sont des choses bêtes. Sur un projet, le numéro de pièce affiché dans le schéma ne correspondait pas à celui de la liste de pièces (BOM). On aurait installé la mauvaise pièce sur la carte, puis perdu beaucoup de temps à chercher l’origine du problème. La pièce avait pourtant déjà été validée, et deux personnes avaient révisé le schéma par la suite. Aucune ne l’avait remarqué. L’IA, oui.

Parfois, c’est plus pointu. Par exemple, l’IA détecte un composant qui, au-delà d’un certain seuil de température ambiante, sort une tension un peu trop élevée pour le composant suivant. Celui-ci cesse de fonctionner, ce qui crée une réaction en chaîne. On n’avait pas poussé l’analyse jusque-là, et pour cause: faire ces calculs pour tous les cas possibles coûterait cher en temps, pour peu de gain. En électronique, il y a ce qu’on appelle « la magie noire » : des problèmes qu’on ne rencontre qu’en testant. L’IA en trouve pas mal. »

« En électronique, il y a ce qu’on appelle « la magie noire » : des problèmes qu’on ne rencontre qu’en testant. L’IA en trouve pas mal. »

Où l’IA fait-elle des erreurs?

« Ses erreurs viennent surtout de ses sources. Ça lui est arrivé d’affirmer qu’un composant fonctionnerait à 4 V alors que la fiche technique indiquait un maximum de 3,5 V : elle s’était basée sur une fiche générique de la même famille. Aujourd’hui, je lui fournis par défaut les fiches techniques, et je lui demande de ne pas se fier à l’opinion d’internet sans me donner ses sources. Ce n’est pas parce que quelqu’un a écrit sur Reddit que ça fonctionne que c’est vrai. Et l’IA est souvent très sûre d’elle. »

Où se trouve la vraie valeur de l’IA pour les revues de conception?

« La vraie valeur, c’est de réussir à trouver plus d’erreurs pendant la revue de conception, avant que la carte soit fabriquée. Chaque erreur que nous n’avons pas détectée en revue ressortira lors de nos tests.
Dans ce cas, on la consigne dans le rapport de test, puis dans un ECR ou un ECO (engineering change request ou engineering change order), qui déclenche une révision de carte : corriger, refabriquer, retester.

Il restera toujours des erreurs. Mais ce qu’on espère avec l’IA, c’est que la liste passe de 20 points à deux, et que la révision de carte ne prenne plus que 20 heures au lieu de 60.

Sur un projet de dispositif de transport d’organes, l’IA a relevé des problèmes très poussés. La contrepartie, c’est une revue plus longue. Pour une carte moyennement complexe, mon skill m’a sorti 90 points, et j’ai répondu à chacun. Le temps consacré à la revue a dépassé nos prévisions, mais nous allons largement le regagner plus tard.

On fabrique généralement plusieurs prototypes pour les besoins de nos tests et pour notre équipe de logiciel embarqué. Une retouche manuelle, répétée sur 5 ou 10 cartes, finit par peser lourd. Sans compter qu’une erreur évitée peut nous épargner une révision de carte. Au bout du compte, cette revue approfondie avec l’IA est un investissement.

On vient de commander la carte de ce projet, et je pourrai la tester dans quelques semaines. Mais tout ne se vérifie pas pendant les tests : le but, c’est surtout de diminuer la probabilité d’avoir un problème futur avec la carte. »

« L’IA a relevé des problèmes très poussés. Le temps consacré à la revue a dépassé nos prévisions, mais nous allons largement le regagner plus tard. »

Pour la suite, Daniel espère voir l’IA intégrée directement dans les logiciels de conception, ce qui lui éviterait de longues étapes de mise en contexte. En attendant, il est sûr d’une chose : en 2026, l’IA est devenue une alliée incontournable de ses revues de conception. Elle ne remplace ni ses bonnes pratiques, ni son jugement d’ingénieur, mais elle ajoute une couche de vérification de plus.

Vous développez un produit électronique ? Nos experts sont là pour vous aider.

Abonnez-vous pour recevoir notre contenu directement dans votre boîte courriel.